Les adieux d’une petite barque

Au bord de la mer quelque part en Bretagne, je suis la petite barque de la palud. Je suis née il y a 10 ans. J’étais déjà si humble et si petite que personne ne m’a donné de nom, ni de numéro.

Depuis ma naissance je vis ici, dans ma mare aux canards tou­jours bleue, à l’ancre, échouée deux fois par jour au gré des marées.

J’ai beaucoup servi depuis que je suis accrochée à mes ancres là-bas au bout de la palud : D’abord, les goélands qui se repo­sent sur mon banc (je dois reconnaitre que l’adresse est connue de beaucoup de monde, même de temps en temps quelques bernaches viennent goûter au repos au fond de ma de­meure)… les petits crabes qui se cachent à marée basse des­sous ma coque en attendant de repartir vers les algues… et aussi les petits enfants qui font rebondir les minuscules galets avec un bruit d’osselet, ceux qui en entrant chez moi partent à l’aventure des mers du sud.

Chaque matin, je sens le regard de mes amis qui sourient en me voyant soit danser sur les vaguelettes, soit doucement alan­guie sur la douce vase.

Tant d’années sans embêter personne ! La vie a continué avec ses disparitions, ses arrivées et toujours cette délicatesse envers moi. Je suis devenue alors la barque de Pierre.

Un jour, « Monsieur en Colère» est venu et m’a annoncé que je n’étais plus la bienvenue et surtout que j’étais un déchet, nocif pour tout le monde. J’ai appris alors que c’était moi, petite barque innocente, qui soi-disant ramenait les vilaines algues vertes, moi qui, selon ses dires, faisais venir plein de connais­sances pour dormir en mon domaine. De plus, il s’est permis de me reprocher le fait que mes parents adoptifs ne sont même pas bretons ! En résumé, je suis la pollueuse de la Palud et étrangère en ma paroisse.

J’ai bien eu envie de lui dire que peut-être il se trompait. Mes parents adoptifs sont venus tout de suite me soutenir, mais en vain. « Monsieur en Colère » n’a rien entendu hormis ses propres insultes.

J’ai dû plusieurs fois subir ses assauts : enlèvement des ancres pour que je dérive trop loin, renversement pour que je ne flotte plus, et même pire, hier au soir, après que mes parents m’aient une nouvelle fois remise dans le bon sens, il est revenu m’agresser et m’a mis une pierre sur le dos pour que je coule. Heureusement, ça n’a pas réussi !

C’en était trop. Nous avons alors décidé, mes parents et moi, de me mettre en sureté avant qu’il ne me détruise.

Aujourd’hui, je ne suis plus là. J’ai rejoint le jardin pour quelques pansements réparateurs, puis le garage où je vais pas­ser un début de retraite, méritée certes mais je suis tout de même un peu triste.

Je regrette déjà le soleil du Dourduff qui me faisait de l’œil le matin, l’atterrissage des canards tout autour de moi, l’attente de la montée de la mer quand elle venait caresser mon nez, les photographes qui me trouvaient assez belle pour enrichir leurs albums.

Je suis bien installée. Mes yeux sont au niveau d’une petite fe­nêtre qui me permet de voir la mer et je suis tout à côté d’une ancienne voile de canot breton. Nous discutons tous les deux du bon temps où une petite barque innocente pouvait espérer finir tranquillement ses jours à l’orée de la mer et où les petits bateaux étaient tous les bienvenus.

Je vous dis au revoir, à vous pour qui ma simple présence était importante là sous vos yeux, et je remercie tous les amis qui m’ont à un moment de ma vie aidée en vidant mon trop plein d’eau de pluie quand mes parents étaient absents, ou bien en sécurisant mes attaches quand une mer trop forte les avait dé­tendues et aussi en me ramenant un jour d’hiver où, sans y ré­fléchir, j’avais décidé de partir au large.

Merci à vous tous. Quant à vous, « Monsieur en Colère » je vous laisse bien volon­tiers cette palud que vous avez décrétée entièrement vôtre, car votre attitude l’a rendue infréquentable et inhabitable pour une petite barque innocente comme moi.

Monsieur F., le Papa des Chats

Monsieur F travaille depuis trente ans dans la même entreprise de tuyaux. Il arrive chaque matin à la même heure, salue avec plaisir ses compagnons de labeur et réalise son travail à la satisfaction de tous, collègues et supérieurs.

Un matin, en arrivant pour se garer à sa place sur le parking, il voit un homme qui, en descendant de voiture, donne discrètement, quelque chose à un chat noir qui paraissait l’attendre. L’animal vient directement prendre des croquettes dans la main de l’homme puis repart, avec fière allure, sans hâte vers les bosquets environnants.

Interloqué, Monsieur F décide d’arriver chaque matin un peu plus tôt au travail et attend sur le parking que ce chat vienne chercher ses gourmandises dans la main de cet homme qu’il ne connait que de vue.

Ce chat l’impressionne, haut sur pattes et noir de jais, il porte sa queue en panache. Il a une allure très assurée, et en même temps, il est attentif à chaque bruit et mouvement afin de pouvoir d’enfuir si nécessaire.

Monsieur F ne l’a jamais dit à personne mais il connait le langage des chats, il peut leur parler et surtout comprendre ce qu’ils veulent. Au bout d’une semaine, il commence à tendre l’oreille pour entendre ce que le chat dit :

« Merci pour ces friandises. Je m’appelle Hidalgo et suis le chef d’une famille. Est-ce que je pourrais la faire venir avec moi chaque matin ? »

L’homme ne sait quoi répondre car il ne connait pas le langage des chats. De plus, Monsieur F a appris la veille que l’homme devait partir en retraite aujourd’hui même. Il sait donc que demain cet homme ne sera plus là pour nourrir ce chat devenu familier. Monsieur F s’approche alors, salue l’homme et en se penchant vers le chat lui dit :

« Bonjour Hidalgo. Je vous regarde depuis quelques matins, l’homme et toi. Il n’a pas pu te le dire mais demain il ne sera plus là. Si tu es d’accord, je vais le remplacer et te donner à manger chaque matin avant d’entrer travailler. Et bien sûr, tu peux venir me retrouver avec ta famille et tes amis. Je prévoirai assez de nourriture pour tous ».

« D’accord » lui répond le chat. « Demain à la même heure ».

Le lendemain matin, Monsieur F en arrivant sur le parking de la société voit Hidalgo et sa famille qui l’attendent. Une discussion commence rapidement entre eux et Monsieur F en connait alors un peu plus sur cette famille de chats.

Les chats sont dans l’usine depuis plusieurs générations. Ils sont tolérés car ils doivent lutter contre les souris qui prolifèrent dans les tuyaux. Pendant de nombreuses années, les chats ont combattu les souris et se sont nourris ainsi, restant cachés pendant la journée de travail des ouvriers.

Le chat Hidalgo devient alors sérieux. Il explique que son meilleur ami est le chef du gang des souris des tuyaux rouges, les plus nombreuses et les plus grosses. Ils ont fait le pacte du sang quand ils étaient petits et jamais ils ne se feraient la guerre. Ils se sont mis d’accord pour que les souris ne se montrent pas trop et les chats ont dû alors sortir la journée pour aller chercher de la nourriture. C’est la raison pour laquelle ils sont là sur le parking.

Hidalgo en profite pour présenter sa petite famille à Monsieur F, sa compagne le belle Isadora et leurs trois enfants, Moussette, Octave et Julius.

L’heure passant, ils se dépêchent de profiter de la nourriture apportée par Monsieur F qui lui doit rapidement aller travailler car il est déjà un peu en retard. Par bonheur, personne à l’usine ne les a vus.

L’amitié entre Hidalgo, sa famille et Monsieur F grandit chaque jour. Tous les collègues de l’usine savent que Monsieur F nourrit les chats et donc que les chats ne font plus le travail de chasser les souris. Mais tous sont d’accord pour ne rien dire et l’admiration des secrétaires lui a même valu le surnom de « Papa des chats ».

Un matin, Monsieur F voit arriver beaucoup plus de chats que d’habitude et surtout l’allure de ces nouveaux chats ne lui plaît pas beaucoup : bandanas et lunettes de soleil ne présagent rien de bon.

Hidalgo n’est pas très à son aise et il explique que c’est la bande des poubelles de l’usine qui a eu vent de leur arrangement et qui l’a obligé de les prendre avec lui. Hidalgo a d’ailleurs un œil au beurre noir qui atteste de la violence de l’altercation entre eux.

Monsieur F n’est pas du tout d’accord. Il va dire au chef de chats poubelles qu’il ne les nourrira pas et qu’ils doivent partir. Ils se mettent en colère, ils repèrent une moto toute neuve qui appartient au chef du personnel avec de superbes sacoches en cuir …qu’ils lacèrent de toutes leurs griffes. Leurs cris font venir tous les employés de l’usine à la fenêtre… y compris le directeur du personnel.

Monsieur F met fin à tout ce cirque en chassant tous les chats et entre dans l’usine pour sa journée de travail non sans remarquer que le chef du personnel descend de son bureau pour entrer dans le sien.

Le chef lui fait alors plein de compliments sur le travail qu’il a accompli depuis toutes ces années dans l’entreprise. Il lui explique que bientôt il sera à la retraite et que pour le remercier de ses bons et loyaux services, la Direction a décidé de lui donner une promotion. Monsieur F est très surpris car non seulement il n’a rien demandé mais en plus il ne veut pas changer de poste de travail. Quand le chef du personnel lui annonce que son nouveau poste est dans une autre usine, éloignée de celle-ci, il comprend que l’annonce de sa soi-disant promotion est la conséquence de sa proximité avec les chats et surtout des dégâts occasionnés par les chats poubelles sur la moto du chef du personnel.

Monsieur F est très triste mais il ne peut pas refuser. Ses collègues, après le départ du chef, viennent lui demander ce qui s’est passé et le réconfortent un peu. Il n’empêche : personne ne veut qu’il parte, une colère commence à monter dans les rangs des ouvriers et ils décident d’aller en parler au gros Jules, le syndicaliste, pour voir avec lui ce qu’ils pourraient envisager comme action pour protester. Une réunion se prépare dans la soirée.

Monsieur F quant à lui quitte son bureau comme chaque soir quand, à l’angle du parking, Hidalgo vient vers lui. Il lui présente ses excuses pour les tracas que la bagarre de ce matin a dû lui causer. Monsieur F ne lui explique pas tout et lui dit simplement qu’il doit quitter très rapidement l’usine et qu’il ne pourra donc plus les nourrir. Il les exhorte à trouver un autre resto. Hidalgo est très en colère contre cette injustice. Il décide donc de ne plus venir chercher la nourriture chaque matin pensant ainsi que son ami pourra garder son travail dans l’usine. Hélas, c’est trop tard lui dit son bienfaiteur et il lui donne rendez-vous le lendemain matin pour un dernier partage.

Pendant que Monsieur F rentre chez lui, les chats démarrent une réunion avec le gang des souris amies. Ils décident d’une action simultanée. Les souris sont d’accord pour ne plus ronger les tuyaux rouges et surtout elles décident de rejeter en dehors de l’usine toutes les autres souris. Quant aux chats, ils se mettent d’accord pour ne plus réclamer de nourriture chaque matin et de ne plus abimer les affaires des hommes. Ils se mettent d’accord …si Monsieur F ne part pas …sinon la guerre sera déclarée : l’usine sera ouverte à toutes les bandes de souris et de chats du quartier avec consigne de ronger et griffer tout ce qui se trouvera sur leur chemin. Cet ultimatum sera présenté dès demain matin par Hidalgo dès l’arrivée de Monsieur F à l’usine.

Jules a de son côté décidé que le syndicat allait prendre la défense de Monsieur F et écrit l’ultimatum des hommes : si dans trois jours, Monsieur F n’est pas réintégré dans son poste à l’usine, tous les ouvriers se mettront en grève illimitée. Il a de plus décidé d’alerter les journaux, voire la télévision locale au cas où la direction ne cèderait pas.

Le matin, Monsieur F retrouve Hidalgo sur le parking. Le chat est tout seul, il a le poil bien lisse et bien propre. Il lui dit qu’il va venir avec lui dans l’usine pour voir le directeur. Jules et les ouvriers l’attendent aussi à la porte d’entrée. Tous les trois, Monsieur F, Hidalgo et Jules montent à l’étage de la direction et entrent dans le bureau du directeur. Chacun s’exprime, Jules prévient qu’une grève générale et illimitée sera déclenchée dans trois jours si Monsieur F est promu ailleurs, Hidalgo, par l’intermédiaire de son traducteur préféré, présente les termes de son ultimatum et enfin Monsieur F s’engage à ne plus nourrir les chats tous les matins.

L’incertitude dure pendant deux jours. À l’aube du troisième, la direction annonce que Monsieur F est réintégré à son poste et qu’il pourra finir sa carrière dans cette usine s’il le désire. Vite, Hidalgo est prévenu et il déclare que ses promesses seront tenues.

Depuis, chaque matin, Monsieur F se gare sur le parking. Il ne nourrit plus aucun chat comme il s’y est engagé. Et chaque midi, il mange seul dans les champs environnants, une gamelle bien remplie. Enfin, seul ou presque, car à midi, chaque jour, Monsieur F retrouve Hidalgo et sa famille accompagné très souvent par son ami d’enfance, la souris des tuyaux rouges, pour partager le déjeuner

Monsieur F est un homme heureux et restera pour toujours le « Papa des chats ».

Cornelius

Je m’appelle Cornelius et je suis le majordome de la maison. Je veille sur tous les membres de la famille et me soucie de tous.

Avant d’être engagé par cette famille, j’ai eu une vie très fatigante. J’ai été portier pendant plus de 50 ans à garder plein de portes différentes. Enfin gar­der est un raccourci, car je les ai plutôt aidées à rester ouvertes malgré les courants d’air. Drôle de métier vous allez me dire ! c’est avant de savoir que tout petit j’ai avalé un engrenage qui de temps en temps se remet à marcher. Je l’ai toujours et depuis ce jour maudit où je l’ai avalé, il me fait le cul lourd ce qui est très pratique pour bloquer avec efficacité les portes ouvertes. 

J’ai passé ma vie à être déposé à l’orée des demeures, à prendre des coups de pied perdus, à subir les rhumes, grippes et tous les virus que les portes ouvertes laissaient entrer. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai pris les portes dans le nez.

La dernière maison dans laquelle j’ai servi m’a trouvé un peu trop vieux, trop mal habillé et surtout inutile car les portes avaient été changées et s’ouvraient et se fermaient maintenant de manière électronique. Je crois même avoir com­pris qu’elles étaient en mesure de gérer, toutes seules, les sautes du vent.

J’ai été, un temps, remisé au grenier avec les souris et les araignées jusqu’au moment où on a décidé de me transporter un matin à l’aube sur le stand d’une brocante de quartier. J’en ai vu des passants détournant le regard de mon manteau troué. J’ai cru que j’allais finir dans une poubelle avec toutes les mo­chetés n’ayant pas trouvé acquéreur quand un homme m’a doucement soulevé, m’a regardé en face et m’a dit à l’oreille : « Je connais une personne qui va t’adopter et te faire la vie belle. Je t’emporte avec moi ; » et il m’a offert à son amoureuse. Quand elle m’a pris au creux de son bras, je lui ai murmuré : « S’il te plaît, je suis trop vieux maintenant. Je ne veux pas garder ta porte, ni salir mes habits par terre par tous les temps ». En riant elle m’a dit : « N’aie aucune crainte, Cornelius, dans cette maison, il n’y a pas de porte et le vent est le bien­venu quand il vient nous chatouiller la peau. Tu seras majordome car notre petite famille est très facétieuse et a besoin de quelqu’un de sérieux pour veiller sur elle ».

C’est ainsi que je suis devenu ce que je suis au­jourd’hui, tou­jours sérieux et très heureux avec ma com­pagne si douce. Chaque soir, au moment d’aller nous coucher, je mets en marche mon engrenage et son doux grin­cement nous ouvre la porte des rêves.

Coquillages en goguette

Aujourd’hui, c’est un grand jour. Les coquillages, anciens élèves de la classe de Maître Bernard, ont décidé de se retrouver pour partager un repas. Ils veulent venir saluer leur ancien maître avant qu’il ne meure de vieillesse.

Ils se sont vêtus de leurs plus beaux atours : Costume rayé, chemise blanche sur pantalon noir, veste pied-de-poule et cravate verte, et pour les filles, robe dorée ou jaune avec quelques éclaboussures de bleu azur.

Ils viennent de loin pour certains et ils ont pris pas mal de marées d’avance. Depuis un an, ils voyagent pour venir retrouver leurs amis d’enfance. Tous se sont mis en route : les maigres ou les gros, les bretons, les grands bretons, les américains et les martiens, les riches et les pauvres, les aimables ou les grincheux. Ils voya­gent ensemble, sur terre ou sur les ailes du vent, ils sautent sur les arcs-en-ciel ou plongent dans l’eau bleue.

Quand ils arrivent enfin sur le lieu de la rencontre, Maître Bernard est accompagné par un vieux, très vieux coquillage indien, tout chevelu et ridé. Ils sont bien occupés à fabriquer un drôle d’objet, fait de corde­lette, de pierres, de plumes et …de coquillages.

Ce vieil indien est l’ami le plus proche de leur ancien maître d’école.  Il leur explique que chez lui, tout là-bas sur les plages du Chili quand un ami va mourir, on lui tresse avec amour un attrape-rêve pour que sa longue nuit soit paisible et qu’il puisse ainsi conserver l’important, l’indispensable et même l’accessoire de son ancienne vie.

Tous les coquillages, groupés autour du vieil indien, regardent avec attention comment il crée cet objet mystérieux. Il fait pendre quelques perles trouvées au fond de sa coquille et donne précieusement ce ca­deau à son ami Bernard.

Tous se mettent à table, mais ils voudraient bien aussi accrocher un présent au bout du piège à rêves pour rester avec leur maître d’école. Alors, petit à petit, plusieurs viennent s’accrocher au cercle indien et même, un ou deux des oi­seaux qui ont entendu le discours de l’indien, viennent accrocher une de leurs plumes en cadeau.

L’heure est arrivée de se dire au revoir. Les amitiés d’enfance se sont renouées. Beaucoup savent qu’en raison de leur grand âge, ils ne se reverront plus. Une grande tristesse descend sur le groupe.

Une vingtaine d’entre eux refusent de se dire adieu. Alors, Ils décident non seulement de se revoir souvent, mais aussi de vivre ensemble, voire dans un lieu de vie partagé où chacun trouvera sa place et où tous pourront créer des attrape-rêves pour les amis.

Chose dite, chose faite aussitôt. Ils vivent heureux proches les uns des autres.

Babou le petit crocodile qui était né sans dent

Dans une forêt bien lointaine, un matin de printemps, Monsieur et Madame Crocodile ont eu un fils qu’ils ont appelé Babou. Il était si petit, si mignon qu’ils n’ont pas vu tout de suite que leur enfant avait un gros problème pour un crocodile : Babou était né sans dent.

Pas la moindre pe­tite quenotte à l’ho­rizon. Ils avaient beau scruter tous les matins les gen­cives de leur petit, aucune dent ne poussait. Or tous les crocodiles nais­sent avec des dents, petites et pointues, toutes bien alignées prêtes à manger les petits animaux, des antilopes en gran­dissant et même parfois quand le moment est bien choisi des petits hommes.

Babou grandissait avec ses copains, jouait avec eux mais ne pouvait pas se battre ou rivali­ser à qui mangerait le plus gros ragon­din !

Babou lui aimait se regarder dans l’eau de la mare, il aimait courir sur ses pe­tites pattes derrière les papillons. Et ce qu’il aimait le plus, c’était de respirer l’odeur des fleurs et surtout de manger quelques pétales odorants en les lais­sant se coller sur ses gencives toutes douces.

Il connaissait ainsi toutes les fleurs et les plantes de la forêt et surtout il savait préparer des plats végétariens inédits qui régalaient sa famille et ses amis.

Ses papa et maman tous contents d’être parents d’un aussi joli et gentil croco­dile l’entouraient de toute leur affection et le protégeaient, si nécessaire, des moqueries des autres.

Pourtant, après quelques années, bien qu’ayant souhaité et imaginé que les dents de Babou poussent, il a bien fallu se rendre à l’évidence : il n’aurait jamais de dents naturellement. Il allait devoir porter un dentier toute sa vie car il est inimaginable qu’un crocodile édenté survive dans la jungle !

Le conseil de sages du village des crocodiles a donc décidé d’emmener Babou chez l’homme sorcier, dentiste de son métier. Cet homme dentiste était connu dans toute la région : Il avait son cabinet bien plus haut sur le fleuve et il soi­gnait tous les habitants. Bien sûr, quand il vit arriver une délégation du village des crocodiles, poussant et tirant Babou qui n’avait aucune envie de venir, il fut un peu effrayé, car jamais il n’avait eu à traiter un crocodile, petit ou grand.

Tenté tout d’abord de refuser, il regarda tout de même plus attentivement Ba­bou et il fut tout de suite intrigué par le regard noyé de larmes de son futur patient. Il comprit tout de suite, également, tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de cette intervention :

Les titres des journaux : « Un grand dentiste, connu déjà pour la qualité de ses soins, vient de réaliser une première dans sa profession : Il a sauvé un jeune crocodile d’une mort programmée en lui implantant des dents. En effet, ce jeune Babou est né sans aucune dent ce qui est fort rare sur notre territoire… »

L’écriture d’une publication scientifique dans une revue spécialisée : « Com­ment j’ai rendu sa dignité à un crocodile édenté ? ». Bien sûr, à la lecture de ses exploits, il imaginait bien que la faculté ne pourrait que le féliciter en lui remet­tant un prix et une place de choix dans le cercle des dentistes émérites.

Il décida donc, au regard de toutes ses réflexions, d’accepter ce patient un peu particulier.

Il commença le travail, prit les empreintes des gencives de Babou et se mit à tailler les dents dans les défenses d’un éléphant, mort récemment et dont il avait acheté l’ivoire au marché noir.

La taille des dents prit beaucoup de temps. Babou et les sages durent faire souvent le voyage jusqu’au cabinet de l’homme dentiste.

Un beau matin alors que notre petite troupe avait nagé un bon moment, ils arrivèrent au cabinet. L’homme dentiste avait le sourire. Il avait fini et pourrait dès cette séance implanter les dents dans les mâchoires de Babou. Il a fallu beaucoup de temps pour installer toutes les dents mais le résultat a été mer­veilleux : Des dents immaculées, pointues comme des couteaux et dures comme des diamants. Tous applaudirent le résultat. Enfin Babou ressemblait à un cro­codile, même ses doux yeux étaient devenus plus durs et plus aucune larme ne venait les emplir. Il naissait une seconde fois sans son infirmité première.

Une grande fête est alors donnée au village pour leur retour. Ses parents sont très fiers et surtout rassurés pour sa sécurité. Il peut maintenant se défendre contre tous les dangers.

Babou, lui, est bien sûr content avec tout le monde, mais il est encore gêné de toutes ces dents, il ne sait pas trop où les mettre et puis de vous à moi, il ne trouve pas ça très beau.

Pour terminer la journée, ses copains décident de faire une grande chasse au canard dans le marigot. Tous attrapent et dévorent un canard très rapidement sauf Babou. Certes il a des dents pour le faire, mais au fond de lui, il n’en a pas envie. Il connaît tous les canards de la mare, il fait souvent la course avec eux, sans les croquer bien sûr.

La chasse tourne court car les copains en ont marre de le voir rater sa cible à chaque fois. Ils le laissent donc seul.

Babou regarde son reflet dans la mare. Il a peur de lui-même, ne reconnaissant pas son visage. Il essaie bien de cacher ses nouvelles dents mais sans y parvenir vraiment ou alors en faisant de telles grimaces qu’il est encore plus effrayé !

Il s’enfuit alors loin de son reflet, n’a plus le cœur à courir derrière les papillons et surtout il s’aperçoit qu’il ne sent plus rien, aucun par­fum de fleurs ou de plantes ! Il essaye de goûter comme à l’ac­coutumé, une orchidée, une feuille de platane ou le fruit d’un groseillier sauvage… aucun goût, aucune sensation ne viennent le rassurer.

En gagnant des dents, il a perdu tout ce qui faisait sa vie. Même ses yeux refusent maintenant de pleurer ! Il est devenu un vrai crocodile, comme cela doit être.

Babou ne veut plus rentrer au village car ses parents et tous ses amis attendent qu’il se conduise « normalement ». Il a des dents comme un crocodile, il ne craint plus rien ni personne. Il erre dans la forêt mais ne croise plus aucun animal. Chacun se cache car il voit arriver non pas le copain connu, mais un nouveau crocodile qui risque de leur faire du mal. Babou est tout seul. Il se terre dans un trou et attend que la douleur qu’il ressent dans son cœur se calme un peu et il s’endort doucement.

Au petit matin, alors qu’il a très faim, comme à son habitude, il cueille ici et là quelques baies et les porte à sa bouche. Et pour la première fois, une explosion de jus et de saveurs emplit sa gorge, car ses dents lui ont permis de croquer. Jamais avant, Babou n’avait pu croquer dans un fruit, il ne pouvait que le lécher et le laisser fondre. De surprise, il tombe à la renverse et laisse ce jus couler sur son menton. Il recommence toute la journée à croquer les fruits et les baies sauvages de la forêt. Chaque saveur et chaque texture s’impriment alors dans son cerveau. Il rentre vite chez lui, prend ses casseroles et ses couteaux et in­vente alors tout un tas de recettes plus fruitées et onctueuses. Tout le village vient rapidement goûter ses nouveaux plats.

Babou se rend compte que ses nouvelles dents lui permettent de travailler des textures différentes et donc en les mélangeant de trouver des goûts différents. Néanmoins, ses dents sont trop dures. Elles écrasent plus qu’elles ne croquent et surtout elles sont tellement aiguisées et nombreuses qu’elles font peur à ses amis.

Il décide alors de retourner voir l’homme dentiste pour qu’il les rabote un peu. Aucun sage du village ne veut le suivre et tout le monde est contre lui. Babou part quand même seul, il nage longtemps avant d’arriver au rivage du cabinet dentaire.

L’homme dentiste refuse, tout de go, de limer ces superbes dents. Son interven­tion crocodilienne lui avait valu une notoriété immense. Il soigne maintenant toutes sortes d’animaux handicapés par une anomalie à la naissance et même des mâchoires endommagées par un accident ou lors d’une bagarre. Il n’est pas question de modifier son travail d’autant plus que les dents de Babou sont vi­sibles sur un panneau publicitaire de 10 mètres sur 10 mètres à l’entrée du ca­binet. Cette publicité, illuminée dès la tombée du soleil, est visible jusqu’à la ville lointaine. Il n’est en effet pas question que la réalité ne soit pas conforme à la publicité.

Babou a bien essayé de le faire changer d’avis en argumentant les avantages et inconvénients de la situation. Rien à faire, l’homme dentiste ne veut pas céder. Alors ; le crocodile avec toutes ses dents se conduit comme un crocodile : ani­mal féroce et dangereux. Ses yeux se rétrécissent et doucement, en rythme il fait claquer ses mâchoires, il retrousse ses babines pour bien montrer ses dents et avance doucement mais sans hésitation vers l’homme dentiste.

Au début, le praticien ne se méfie pas. Il connaît bien le cœur tendre de Babou. Mais peu à peu, en regardant mieux l’animal féroce qui avance vers lui, il prend peur et commence à reculer derrière son bureau. Babou avance toujours. Il sait au fond de lui qu’il ne lui fera pas de mal mais il sait aussi qu’il est impératif de modifier ses dents pour qu’il soit heureux. Tout en avançant, il redemande à l’homme dentiste d’arrondir ses dents afin qu’elles puissent encore faire éclater les fruits sans les écraser, ni les broyer.

L’homme dentiste finit par céder tout en faisant promettre à Babou de ne ja­mais le dire à personne afin de ne pas ternir sa réputation de dentiste-vétéri­naire. Bien sûr notre gentil crocodile est d’accord. Il se moque de faire savoir au monde entier que ses dents ont été limées. Tout ce qu’il veut, c’est que le travail commence tout de suite de manière à pouvoir rentrer chez lui très vite.

Consciencieusement, le dentiste passe doucement une lime sur chacune des dents pour les arrondir, les adoucir tout en conservant un certain tranchant. Au bout de la journée, il tend un miroir à Babou qui peut enfin admirer le résul­tat : son visage est redevenu tout doux, il peut enfin sourire sans faire peur.

Il retourne très vite dans son village où ses parents et amis l’attendent un peu inquiets. Quand ils voient revenir Babou tout souriant, ils l’entourent tous et regardent, touchent et s’émerveillent de cette dentition si fine. Il va alors dans sa cuisine, prend délicatement tous les fruits qu’il avait ramassés et fabrique une extraordinaire salade de fruit avec du jus qui fera la répu­tation de son restaurant dans toute la jungle.

Aujourd’hui, Babou est aimé et respecté par tous dans la jungle. Il a pris une belle assurance avec ses nouvelles dents et n’a pas perdu toute la douceur qui le caractérise depuis sa naissance. Il est enfin heureux.

Remue-méninges chez les escargots de l’Armor et de l’Argoat

La famille Gros-Gris habite en Bourgogne dans une maison de feuilles sous le grand chêne qui borde le potager du maire du village, Elle y trouve un abondant garde-manger : radis, salades, fraises et toutes les feuilles de Hosta à profusion, même les cousins limaçon qui logent de l’autre côté du jardin y ont leur comptant de nourri­ture.

Alphonse Gros-Gris est l’heureux père d’une petite escargote répondant au doux nom de Charlotte et de trois garçons et est marié depuis toujours avec Justine.

Monsieur Gros-Gris a ouvert, il y a quelques années, un commerce alimentaire pour tous les habitants des environs. Charlotte est fière de tenir le comptoir des salades et de servir de grands crus d’eau fraîche aux clients.

Les Gros-Gris sont fort prospères. Le père a une belle coquille grise très ample, propre et striée comme il le faut. Il porte haut ses cornes bien dressées. Charlotte, elle, est plus fluette. Elle s’habille d’une robe mordorée et ses cornes sont fines et scintillantes. Alors qu’Al­phonse laisse une énorme trace gluante quand il bouge, sa fille se déplace avec légèreté sur un sentier de gouttes d’eau qui semble ruisseler et rouler à chaque mouvement.

Justine, la mère, est toute effacée derrière son mari. Jeune fille, elle était la riche héritière d’une fabrique de protège-cornes mais, par amour, elle a préféré renoncer à tout pour épouser, clandestinement, le jeune Alphonse Gros-Gris. Elle est heureuse même si parfois elle regrette un peu l’ancienne vie dans la famille des Petit-Gris. C’est vrai qu’Alphonse manque souvent de raffinement, il bave énormément et est devenu un peu trop gros. Mais elle apprécie d’être une commerçante reconnue et possède assez d’argent pour s’acheter tous les colifichets désirés pour elle et sa fille lors du passage du camion de Gustave, la coccinelle ambulante.

Toute la famille vit donc chaque minute sereinement dans l’inconscience du lendemain jusqu’au jour où Alphonse reçoit la lettre d’un notaire de Bretagne lui signifiant qu’un grand-oncle, parti pour les Amériques, est mort en leur laissant l’héritage d’un petit bien en bord de mer, sans en dire plus.

Intrigué, il décide de partir avec sa femme et sa fille pour rencontrer le notaire tout en laissant la gestion de son magasin à ses trois fils.

La préparation du voyage est difficile : découverte de l’itinéraire, choix des véhicules de transport, des compagnons de voyage… Alphonse ne veut pas voyager au péril de sa vie : ils ne circuleront pas à pied sur les routes car le trajet est trop long et le danger est partout pour une famille d’escargots de Bourgogne en voyage !

Après plusieurs semaines de recherches sans résultat, il se rapproche d’une escargote de sa connaissance : Madame Hortense. Cette dame possède une petite entreprise très floris­sante. Elle recrute et fait travailler des escargotes plutôt bien mises, et comme son com­merce est connu dans la France entière elle envoie ses escargotes-girls « aux quatre coins de l’hexagone » avec l’aide d’un réseau très efficace car ses filles ne sauraient arriver fati­guées sur leur lieu de travail.

La négociation est rude. Les deux commerçants font enfin affaire quand Alphonse Gros-Gris propose à Madame Hortense de nourrir ses filles gratuitement pendant 6 mois en échange du transport de trois passagers supplémentaires pour le prochain départ vers la Bretagne.

Le jour du départ arrive enfin. Ils voyagent avec dix filles qui sont toutes élégantes avec leurs yeux fardés de jus de mûres et leurs lèvres frottées aux pétales de coquelicot. Elles ont pris une douche dans les gouttes d’une gouttière percée et se sont roulées dans un massif de lavande tout en n’oubliant pas de cueillir une ombelle de fenouil pour que le soleil ne fane pas les feuilles diverses qui, assemblées, les ornent de leurs plus beaux atours.

Alphonse est tout content d’autant plus qu’il les connaît toutes un peu, mais nous tairons ici comment, d’autant plus que Justine, elle, n’est pas du tout à son aise. Elle est si contra­riée qu’elle fait une drôle de tête que personne ne peut vraiment voir car elle ne la sort pas trop. Elle se contente de ronchonner dans sa coquille en pensant que, tout de même, une née Petit-Gris, n’a pas vraiment sa place au milieu de ces créatures.

Charlotte adore ses compagnes de voyage. Elle leur emprunte un peu de maquillage, es­saye leurs robes et surtout écoute, toutes cornes dehors, les histoires merveilleuses que ces dames se racontent sans arrêt.

Le trajet, bien qu’un peu long, est agréable à l’abri des fâcheux dans une caisse confor­table. Tout le monde mange à sa faim et hormis le bavardage incessant des filles de Ma­dame Hortense, tout le monde peut se reposer au mieux et se préparer à l’arrivée.

Enfin, un matin, la fourgonnette tout emplie de nos escargots bourguignons s’arrête dans une jolie bourgade du Finistère Nord. Les escargotes-girls partent vers l’hôtel du village tandis qu’après avoir présenté ses hommages à ses compagnes de voyage, la famille Gros-Gris se dirige vers l’étude de Maître Briac Crac’h, notaire de son état.

L’étude de Maître Crac’h n’est pas très éloignée. Après s’être fait annoncer par la secrétaire, toute la famille patiente dans le salon d’attente. Le notaire arrive enfin avec un épais dos­sier sous le bras.

« Voilà les dernières volontés de votre grand-oncle américain, Jerry BIG-GREY. Il vous lègue, à vous son petit-neveu et à votre famille, une belle propriété composée de 4 étages et d’une vingtaine de pièces. Cette propriété est ceinte d’un terrain de trois mille mètres carrés et se situe en bord de mer. Sa valeur est importante et elle vous revient totalement puisque vous êtes sa seule famille. Voilà une photo de cette mai­son et des alentours » dit-il en tendant une série de photos à Alphonse.

La maison est très bizarre. Elle ressemble à une fleur. Toutes les pièces se déploient en corolle autour d’un escalier enfin à ce qui ressemble à un escalier …sans marche. Monsieur et Madame Gros-Gris sont un peu dépités devant ces photos.

« Vingt pièces ! Comment faire le ménage ? Et surtout comment monter les courses ? Il faudra sûrement installer un ascenseur. » se dit Justine.

Quant à Alphonse, il réfléchit à la manière de revendre rapidement ce bien. Et plus il réflé­chit, plus il se rend compte de la difficulté qu’il va rencontrer : « Qui va donc être intéressé par une bicoque de vingt pièces biscornues, ouverte à tous les vents et qui risque de se rompre à chaque tempête. Cet héritage est vraiment une mauvaise nouvelle. »

Le notaire leur ayant remis les clés et un plan pour se rendre dans leur nouvelle maison, ils décident d’y aller tout de même d’autant plus que Charlotte, est très impatiente de voir enfin la mer.

Le temps dans ce pays est fort agréable : il pleut et pour un escargot c’est une aubaine : pas besoin de se cacher sous les feuilles aux heures les plus chaudes comme chez eux, plus besoin de se recroqueviller dans sa coquille, transpirant et soufflant pour garder un semblant d’humidité en fermant la porte d’entrée. Ici, notre famille bourguignonne avance au milieu du trottoir facilement car la pluie rend le sol doux au ventre des escargots.

Au cours du chemin, Alphonse commence à penser que peut-être il serait agréable de gar­der cette maison pour les vacances. Il va y réfléchir quand il aura vu la masure.

Chemin faisant, ils arrivent à l’orée de leur propriété. À perte de vue, la mer berce le rivage. Jamais nos bourguignons n’ont vu pareil paysage. Ils restent muets d’admiration. Tout au bout de leur champ, tout près de la plage se dresse leur demeure. Elle est immense, très haute et chaque pièce s’ouvre sur l’extérieur. Cette vision est magique.

Charlotte est emportée. Tout lui plaît : la maison, le terrain, la pluie et le bruit des vagues et surtout la mer et son mouvement. Elle court le plus vite possible vers le bord de la plage. Un nouvel univers s’ouvre à elle et elle sait à cette seconde qu’elle restera dans cette mai­son quelle que soit la décision de ses parents.

La maison est d’une couleur vert brun indéfinissable. Lentement, ils font le tour et regar­dent avec stupeur la longue tige qu’il va leur falloir gravir avant d’arriver au premier étage. Les Gros-Gris viennent de faire connaissance avec leur « maison-artichaut », car oui c’est bien une bâtisse toute locale dont ils ont hérité. Ils se regardent tous les trois et sourient car cette nouvelle maison leur plaît véritablement.

Ils aperçoivent alors une longue corde brune un peu visqueuse qui va leur permettre de monter plus facilement. À la queue leu leu, ils grimpent doucement. À mesure qu’ils s’élè­vent, le vent marin leur chatouille les antennes et l’odeur de la mer les fait un peu suffoquer. Après un effort important, nos trois escargots prennent appui sur la première feuille de leur maison-artichaut. Ils restent là accoudés au balcon que forme le bord de la feuille, ils sont émerveillés.

Soudain, un bruit les fait se retourner brusquement !

Interloqués, ils font face à un escargot certes, mais tellement bizarre. Il est très grand et se tient debout, dressé sur sa coquille en pointe. De longues épines sortent de ses flancs, telles des épées. Il est habillé de beige et son col est orangé. Il porte beau, des yeux très bleus, des petites oreilles et surtout des moustaches très longues. Il n’a pas l’air du tout impressionné par nos trois escargots de l’Argoat.

« Bonjour, Je m’appelle James MUREXON, mais ici tout le monde m’appelle Mario. Je suis venu ici avec mon ami Jerry. Nous étions inséparables et il est mort depuis main­tenant trop longtemps pour moi qui le pleure chaque jour. » dit-il d’une voix un peu voilée de chagrin.

Charlotte est toute chavirée par son regard et par la douceur de sa voix :

« Comment vous êtes-vous connus ? Racontez-nous s’il vous plaît » dit-elle d’une voix très tenue.

« OK ma belle. Mais avant il faut que je vous fasse visiter le château, comme j’appelle cette demeure. Suivez-moi. » répondit Mario en faisant un clin d’œil.

Rapidement, ils passent d’une pièce à une autre. À chaque fois ce n’est que la découverte d’une nouvelle vue, pareille et changeante. Tout semble très beau et tellement trop grand pour la petite famille Gros-Gris. Madame soupire devant tout le ménage à faire, Monsieur calcule à toute vitesse toutes les charges d’une aussi grande demeure. Seule, Charlotte, semble vivre un conte de fées : Le château bien sûr mais surtout le prince charmant en ce bel escargot de l’Armor qui la charme déjà tant.

Une fois toute la maison parcourue, Mario leur propose un verre d’eau sur une feuille de salade. Ils acceptent immédiatement : l’eau est merveilleusement fraîche, en revanche, la feuille de salade a un drôle de goût et surtout elle est très salée !

Devant l’étonnement de ses hôtes, Mario s’oblige à donner quelques explications :

« Ici la salade est composée d’algues qui poussent dans l’eau de mer. Il y en a plu­sieurs centaines différentes. Pour les dessaler, il suffit d’aller les laver dans l’eau de source pour les adoucir » dit-il avec un brin d’amusement, et il ajoute en se tournant vers Justine :

« Il faut absolument chère Madame que vous alliez vous baigner dans la petite pis­cine juste devant votre maison. Ce bain va vous enchanter sans aucun doute ».

Au moment où il allait ajouter une information importante, des cris s’élèvent du pied de la maison :

« Mario, Mario, es-tu là ? Vite, s’il te plaît, nous n’arrivons plus à sortir le vieux Bernard de sa coquille. Il faut venir nous aider, c’est toi qui as tous les outils nécessaires pour ouvrir sa porte. Fais vite car il commence à souffrir beaucoup d’être ainsi coincé chez lui, enfin chez lui, tu sais bien comment il fait, il choisit une coquille abandonnée, ou tout comme, mais cette fois, comme il n’avait pas ses lunettes, il l’a choisie bien trop étroite ! »

Mario s’excuse auprès de ses invités et se laisse glisser rapidement le long du ruban vis­queux pour secourir ce vieux bigleux de Bernard.

Alphonse, Justine et Charlotte restent un peu interloqués par cette sortie quelque peu théâtrale. Et ils profitent de se retrouver seuls pour discuter de la décision qu’ils doivent prendre.

« Devons-nous garder cette maison ? » demande Alphonse.

Unanimement, sa femme et sa fille répondent ensemble : « Oui bien sûr. », car elles ont été charmées par l’endroit.

« D’accord, répond Alphonse, elle fera une très jolie maison de vacances et elle est assez grande pour accueillir nos amis. Mais, il est sûr que ce squatter de Mario doit quitter immédiatement ce lieu. Je ne peux envisager qu’il reste avec nous. Nous ne connaissons rien de lui et il m’a paru être un sacré lascar sans trop d’éducation ni de retenue. Il partira dès son retour ».

En disant cela, il tourne le dos à Charlotte et ne voit donc pas le coup d’œil désapprobateur de sa fille.

Charlotte regarde sa mère qui lui fait un petit signe discret. Alors ensemble, elles se tour­nent vers Alphonse et courageusement, elles plaident pour que Mario reste dans la maison en leur absence.

« Papa, dit Charlotte. Comment vas-tu faire pour que la maison soit toujours propre comme elle l’est aujourd’hui ? Tu seras obligé de payer une société de nettoyage tous les mois et un jardinier des sables pour ratisser les abords de l’entrée surtout après les tempêtes ».

Justine ajoute à l’adresse de son mari :

« D’autant plus, mon cher époux, que Monsieur MUREXON ne demande pas de sa­laire pour rester et qu’il a l’air d’être un très bon bricoleur. Tu sais bien que c’est rare, de nos jours, un bon ouvrier !».

Tous préoccupés et perdus dans leurs pensées, ils n’entendent pas « Super Mario » revenir avec quelques amis dont le fameux Bernard, extrait enfin de sa coquille.

Tout ce petit monde se salue et se retrouve très joyeux autour d’un buffet de salades-algues variées. Chacun raconte sa vie et surtout les escargots de l’Armor, écoutent toutes antennes sorties, les péripéties du voyage de ces escargots de l’Argoat. Ils semblent – de plus – fort intéressés par l’arrivée des escargotes-girls en ville.

Charlotte, elle, n’ayant d’yeux que pour Mario, repose sa question, jusqu’à maintenant sans réponse : « Comment avez-vous connu Jerry BIG-GREY ? ».

Alors, Mario se cale dans sa coquille, prend un dé d’eau dans un verre bigorneau, se roule une cigarette d’algues séchées et en fermant ses yeux, raconte comment il est arrivé là devant eux, en cette demeure :

J’étais un jeune escargot d’océan qui rêvait d’aventures. Très jeune, j’ai quitté mes parents qui voulaient que je devienne guide-escargot dans le grand aquarium du musée des colonies. J’habitais en Amérique et je suis parti, sac au dos. Je voulais voir le Pacifique. Alors comme vous, mes amis, j’ai fait un long voyage, seul. Il me fallait trouver de la nourriture et travailler un peu aussi. Dans une ville du Colorado, j’avais élu domicile dans le coin d’un torrent dont j’avais entendu qu’il charriait de l’or. Chaque matin, grâce aux aspérités de ma coquille, je fouillais le lit du torrent en espérant extraire une pépite, même minuscule. Un jour, j’ai vu arriver un gros mec, un peu comme toi Alphonse qui cheminait difficilement sous la chaleur. Il s’est arrêté au bord de mon ruisseau pour se désaltérer et tremper son corps dans la fraîcheur de l’onde.

Je l’ai un peu rudoyé car il entrait sur mon territoire sans ma permission. Mais, il avait l’air tellement gentil et surtout il avait un accent qui me faisait tellement rire que je lui ai demandé de me raconter son histoire de vie. Pas drôle la vie de mon ami Jerry. Une erreur de jeunesse l’avait éloigné de sa Bourgogne natale. Il avait décidé de traverser l’Atlantique pour rejoindre une dulcinée, actrice américaine qui l’avait totalement tourneboulé. Vous imaginez bien que cette escargote-girl-là ne l’avait pas attendu. Jerry ne l’a jamais retrouvé même si, tous ses voyages au travers de l’Amérique, n’avaient que ce seul but.

Donc, ce gros bourguignon m’a ému. Nous avons pris un verre et mangé un morceau ensemble. Nous avons, pendant quelques années, cherché ensemble de l’or dans notre torrent, sans beaucoup de succès, quand un matin, après être passé, puis re­passé au même endroit, Jerry trouve une petite pierre brillante… une pépite, pas bien grosse mais une pépite tout de même !

Nous tombons dans les bras… enfin presque et décidons d’aller la vendre au comp­toir de la ville la plus proche.

Le lendemain matin, nous quittons, avec un peu de regret, notre campement, car nous avions décidé avec l’argent de la pépite, de pousser un peu vers la Californie. Je savais en effet que Jerry pensait encore à son actrice américaine et qu’avec l’ar­gent de l’or trouvé, il espérait la retrouver et lui offrir une vie d’…actrice américaine.

Nous arrivons enfin à la ville, un peu exténués car les routes et les trottoirs avaient beaucoup plus de poussière que de fraîcheur.

Une importante file de chercheurs d’or, comme nous, venaient vendre leur récolte. Dans la queue, je remarque un groupe de cow-boys à la mine pas commode. Ils com­mencent à se rapprocher de Jerry, l’entourant et le frôlant. Le plus grand sort alors un pistolet en demandant à votre cousin de leur donner notre récolte.

Jerry est très courageux. Il se bat comme un beau diable mais malheureusement, il n’a pas beaucoup d’armes, sa coquille est lisse et fragile.

En revanche, moi, j’étais moins courageux mais plus armé d’une coquille très cou­pante. Nous nous sommes battus ensemble, Jerry sautant sur les yeux des assail­lants, bavant tant et plus qu’ils ne voyaient plus rien tandis que je tailladais ces vi­lains en courant et glissant sur leur corps.

Et, Mesdames, Messieurs, nous avons gagné ! …mais nous n’avons pu vendre notre or car nous nous sommes sauvés très rapidement, cachés pendant des mois avant que Jerry ne décide de rentrer enfin chez lui, abandonnant son rêve de retrouver son actrice. Voyant ma détresse, car nous étions, au hasard de nos aventures deve­nus comme des frères, il m’a proposé de rentrer avec lui, ce que j’ai accepté sans aucune hésitation.

Il nous a fallu des années pour revenir, pour traverser l’Atlantique et pour retrouver son pays de naissance. Jerry en revanche voulait rester, vivre et mourir au bord de la mer. Nous avions gardé la pépite pendant tout le trajet, c’est ainsi qu’il a pu, en arrivant sur ce rivage, acheter la maison-artichaut et le terrain autour.

Nous avons vécu tellement bien ici. Lui, Jerry escargot de la terre et moi Mario, es­cargot de la mer. Nous avons été heureux, comme des frères, comme une famille. Tous les escargots du coin Armor et Argoat réunis, vous diront combien ils aimaient venir à nos fêtes, combien leurs enfants aimaient venir écouter nos histoires pendant les veillées.

Un jour, Jerry est tombé malade. Il a su rapidement qu’il allait mourir. C’est là que nous sommes allés trouver le notaire pour son testament. Il voulait me donner la maison. J’ai refusé car c’était important qu’elle revienne à sa famille.

Mario s’arrête alors essayant de cacher son émotion. En écoutant ce récit, toute la famille Gros-Gris a essuyé quelques larmes et surtout Alphonse a décidé de ne plus vendre sa maison et surtout de ne plus mettre Mario à la porte.

En s’éclaircissant la voix, Justine annonce qu’il est temps, pour elle, d’aller maintenant se baigner et elle s’en va doucement.

Pendant un long moment, Alphonse et Mario discutent autour de la table en buvant dou­cement une bonne bouteille de cidre. Ils se mettent d’accord pour que Mario reste dans la maison pendant leur absence comme gardien. Il devra tenir la propriété propre et en bonne forme et la préparer à leur arrivée pour les vacances. Tous les deux trouvent donc un arrangement.

Le soleil commençant à descendre à l’horizon, Alphonse s’inquiète soudain de sa femme qui n’est pas encore revenue de sa baignade quand il l’entend qui monte rapidement vers le salon.

Elle sourit et est aux anges et comme elle est belle : son mari a l’impression de revoir la jeune escargote qui lui a tant plu au moment de leur mariage.

« Allez, raconte-moi comment s’est passé ton après-midi » lui demande-t-il.

Et elle commence à raconter avec des étoiles au bout de ses cornes : Je suis arrivée sur la plage devant la maison et pour m’habituer j’ai trempé le bout de mon corps dans une piscine naturelle creusée dans le sable. L’eau était chaude comme un bain et surtout elle me permettait de nager doucement et de rouler au­tour de ma coquille sans effort. Je n’ai jamais ressenti auparavant cette apesanteur.

Les habitants de la plage sont venus me dire bonjour et me montrer les merveilles de leur pays. Je suis allée plus loin vers la mer avec eux et là j’ai senti les vagues qui m’ont caressée plus fortement. Et j’ai rencontré au coin d’un champ d’algues des drôles de dames qui m’ont dit s’appeler les étoiles et elles se sont mises à danser toutes ensemble.

Enfin pour terminer je me suis allongée dans un bain de boue rendue chaude par le soleil et me suis endormie sans me rendre compte que la mer commençait à remon­ter. Heureusement, un taxi-crabe qui passait par là m’a réveillé et m’a permis de mon­ter sur son dos pour me ramener vers la maison.

« Alphonse, cet après-midi est la plus belle de toute notre vie. Je ne veux plus repartir d’ici et surtout je veux que chaque jour je puisse retrouver ces bains de mer et de boue qui me font tant rajeunir. Je refuse de rentrer demain avec toi. »

Son mari est stupéfait et dans un même temps de nouveau très amoureux de sa femme. Il ne veut pas la laisser seule avec sa fille.

Mario, le voyant très embêté, lui fait signe de le suivre dehors.

« Tu vois, Alphonse, notre pays offre beaucoup de possibilités d’offres d’emploi pour qui est courageux comme toi. Nous pouvons, ensemble, développer un complexe hô­telier qui offrirait des soins de rajeunissement grâce aux bienfaits de la plage. Je suis certain que tes amis de Bourgogne, gros, gras et argentés, seraient très con­tents de venir se ressourcer un peu chez nous. Qu’en penses-tu ? »

Sans attendre que son ami ne lui réponde, Mario continue à lui présenter son idée : Tu vends ton épicerie et avec ton argent, augmenté de ce qui me reste de la vente de la pépite, nous pouvons ouvrir sur ce terrain un centre de ThalassoGastéroThé­rapie, offrant bains de mer, massages, enveloppements, jets d’eau et bien sûr des menus diététiques.

Notre pays est notre eldorado. Nul n’est besoin de chercher de l’or dans les ruisseaux : les marées nous apportent les algues nécessaires aux soins, sans effort et à notre porte, les rochers permettent de se reposer au soleil et les creux naturels de la plage nous offrent piscines de mer et de boue. Nous avons aussi tout le personnel bon marché sur place : Nos étoiles de mer sont les meilleures masseuses pour gastéro­podes avec leurs petites ventouses au bout de leurs 5 bras. Les coquilles vides des ormeaux font de magnifiques baignoires adaptées à la taille des escargots de l’Ar­goat. Les coquillages cracheurs, nombreux à faire des farces sur cette plage, pour­raient nettoyer fort bien les coquilles lisses de tes amis. Enfin, nos cousins Oursins vont servir de gardiens, veilleurs de nuit et même de videurs à l’entrée de la boîte de nuit que nous ouvrirons dans notre centre.

J’arrête là l’énumération de tous ces ouvriers et employés disponibles sans oublier la place primordiale des crabes : taxis, transporteurs, aides au déplacement entre les soins et plein d’autres talents de ces coureurs infatigables.

J’ai même pensé que nous pourrions embaucher aussi des escargots de chez toi pour travailler en cuisine et dans la gestion de l’hôtel. Nous serons à l’accueil et veil­lerons à ce que ce bel établissement soit connu de tout le territoire et même de l’étranger. Nous pourrions nous appuyer pour cela sur le réseau de Madame Hor­tense et de ses escargotes-girls pour faire la publicité de notre centre auprès de tous leurs clients. Et moyennant une rétribution, voire des séjours gratuits pour elle et ses filles, son réseau de transports peut être mis à notre disposition pour amener des clients vers notre plage et les ramener ensuite chez eux.

Mario s’arrête tout essoufflé par son discours et aussi tout excité de connaître la réponse de son nouvel ami.

Alphonse est très très intéressé par ce que lui dit Mario, mais il a une question qui lui trotte dans les antennes depuis son arrivée en Bretagne.

« Mario. J’ai une question à laquelle je te demande de répondre avec honnêteté : Depuis que je suis avec toi sur ce balcon de la maison, je vois avec effroi tous ces oiseaux qui passent et repassent au-dessus de la plage et qui se posent à côté de nous. Alors dis-moi, dans ton pays, ces oiseaux ne mangent pas les escargots ? »

Mario se met à rire, à rire encore et encore.

« Ah Alphonse que tu es drôle. Je ne connais aucun oiseau dans aucun pays qui ne se régale pas avec un petit gastéropode qu’il soit de terre ou de mer. Aussi, comment crois-tu que je sois encore là, moi et tous mes amis bien sûr ? Nous négocions chaque année un contrat qui assure notre tranquillité et une partie de leur nourri­ture. »

Toute la famille Gros-Gris, réunie de nouveau autour de Mario, s’interroge en cœur :

« Tu négocies ???? mais avec qui ? ».

Je négocie avec le gang de Goélands. C’est le gang le plus dangereux de la région car ils sont tous très baraqués et surtout ils ne peuvent pas rester sans manger pen­dant plus d’une heure. Ils avalent tout ce qui se trouve sur leur chemin. Et je ne vous parle pas de leurs enfants, des ogres sur pattes !

Aussi, contre notre tranquille survie, nous leur assurons un repas frais par jour par l’intermédiaire du gang des Cormorans qui sont nos amis et qui pêchent, pour le plaisir, beaucoup trop de poissons qu’ils ne peuvent en manger sans mettre en péril leur équilibre alimentaire. Donc, chaque jour, ils déposent à un endroit précis de notre plage, les poissons en surnombre qui sont aussitôt récupérés par les goélands. Il faut savoir que les cormorans détestent manger des escargots car leurs estomacs délicats ne supportent pas l’effet chewing-gum de notre texture. Bien sûr, il y a eu quelques héros sacrifiés dans nos rangs, car nos amis ont essayé de nous manger mais sans succès.

Eh bien vous allez me dire : Un contrat doit avoir deux parties : Que donne-t-on aux cormorans pour leur aide ? Nous leur offrons une crème de jour extraordinaire con­fectionnée avec la bave mélangée des escargots de l’Argoat et de l’Armor qui leur permet de prendre le plus grand soin de leurs plumes et leurs becs.

Ce double contrat nous permet d’être en sécurité sur notre plage. Bien sûr, il y a quelques intrus difficiles à gérer. Nous mettons alors en marche notre DCA, Défense Aérienne Anti Canard. Vous avez vu ces tas de coquilles de bigorneaux et de bulots tout autour de la plage. Et bien si un canard ou même un héron fait mine d’atterrir sur notre plage, tous les coquillages, amis sur place et même parfois des enfants humains viennent lancer sur ces envahisseurs nos boulets marins et les repoussent ainsi un peu plus loin.

Aujourd’hui, nous avons dû également gérer le gang des corbeaux qui maintenant s’amérisent et mangent des vers et escargots salés. Nous avons décidé, avec le co­mité de défense des escargots de la terre, d’ouvrir une ferme de vers de terre sans sel. La porte est ouverte une heure par jour pour que les corbeaux des environs puissent venir se restaurer. Ce contrat tient bon depuis plusieurs années.

Voilà ce que je voulais vous dire. Cela me ferait vraiment plaisir si vous décidiez de rester ici et de faire fructifier notre petite entreprise. Je vous laisse en famille pour que vous preniez votre décision et je reviens demain matin pour connaître votre ré­ponse. Bonne nuit mes amis.

La nuit a été longue pour la famille Gros-Gris qui a tout soupesé, le pour, le contre et le peut-être, au petit matin Alphonse décide de s’associer avec Mario pour ouvrir leur centre de ThalassoGastéroThérapie.

Tout se met en place très vite : la boutique d’Alphonse est vendue aux cousins limaçons, ses autres enfants, Madame Hortense, ses filles et quelques amis curieux arrivent par le réseau pour aider et être les premiers clients.

Les habitants de la plage et des environs viennent pour aider à, la construction des infras­tructures nécessaires : la construction des habitations de bois et de feuilles pour les cu­ristes, le creusement des baignoires pour les bains de mer et de boue, la recherche et le positionnement des pierres plates pour les massages et enfin tous les postes de travail nécessaires à la bonne marche de l’établissement.

Du haut de leur maison-artichaut, toute la famille réunie contemple leur centre de repos : tout est magnifique, tout est conforme à ce qu’ils voulaient et tout le monde est fin prêt à ouvrir. Mario fait maintenant partie de la famille, d’autant plus que Charlotte s’est rappro­chée de lui et que leur mariage est prévu dans les semaines qui viennent.

Le grand jour arrive. Tout le monde est en place :

Alphonse, Justine, Charlotte et Mario sont devant la porte d’entrée de leur établissement. Tous les employés sont à leur poste et les crabes-taxis sont en ligne pour aller chercher les premiers clients qui arrivent directement de leur Bourgogne natale. En effet, Madame Hortense, enthousiasmée par son séjour de découverte, s’est chargée de la publicité au retour chez elle et a ,comme convenu, mis en place un réseau de moyens de transport vers l’hôtel de bord de mer de son ami Alphonse.

La journée se déroule comme dans un rêve. Tout le monde est aux anges et la radio locale vient faire une émission pour présenter « au monde » ce lieu unique pour tous les escargots de mer et de terre du globe.

Chaque semaine, le nombre de curistes est plus nombreux. Il a fallu développer plus de logements et agrandir encore les lieux de soins. Des personnalités du monde des gastéro­podes sont vues au centre. Les reportages se multiplient et la publicité de même.

Tout ce petit monde est très content et gagne parfaitement sa vie en travaillant avec la famille Gros-Gris. Justine reconnaît qu’elle est plus à l’aise encore derrière cette caisse au­jourd’hui qu’elle ne l’a jamais été derrière celle du magasin en Bourgogne. Quant à Char­lotte, mariée à Mario, elle file le parfait amour d’autant plus qu’ils attendent un heureux événement pour bientôt.

Les années se déroulent ainsi au mieux pour tout le monde. Le centre ayant une renommée mondiale, il accueille un jour deux VIP la même semaine : Une famille d’escargot de Quimper, la dernière d’une grande lignée royale et Madame Porcelaine Poire accompagnée de sa fidèle servante que l’on nomme la Grande Nacre en raison de sa grande taille, directement venue de la mer Méditerranée. Ces deux curistes sont très importants. Alphonse et Justine leur ont donné les meilleures chambres et ont prévu des soins très haut de gamme. Ils sont ravis de leur séjour.

Le dernier soir avant leur départ, alors que tout le monde est bien installé dans sa chambre, un énorme bruit se fait entendre. Une sorte de tonnerre assourdissant tout le monde se précipite en dehors des logements pensant à un tremblement de terre. Vite, enfin le plus vite possible, tous nos escargots de mer et de terre, employés et curistes se retrou­vent au milieu de la plage et voient, ahuris, une machine énorme qui avance vers eux et se positionne juste aux abords de la Thalasso.

Plusieurs de ces machines arrivent à leur tour et s’arrêtent également à l’orée de la pro­priété. Des hommes en descendent et s’apprêtent à entrer chez eux.

Alphonse et Mario se précipitent pour obtenir des explications ;

« Messieurs, que faites-vous ici ? C’est une propriété privée, vous ne pourrez pas passer. Il vous faut reculer avant demain matin. » dit Alphonse, appuyé en ce sens par Mario.

Le chef des hommes aux machines annonce à Alphonse que la mairie a décidé de cons­truire un hôtel sur cet emplacement. En effet, cette plage étant connue du monde entier grâce au centre des escargots, il a été décidé, en conseil, de mettre en valeur le lieu et de permettre ainsi aux estivants de venir s’y ressourcer. Bien sûr, Alphonse et Mario seront grassement dédommagés par la mairie.

Sur ces paroles, les hommes s’en vont, laissant tout le monde sous le choc de la nouvelle. Demain matin, malgré la contrepartie pécuniaire, le rêve de leur vie, leur belle réalisation et tout leur avenir seront balayés sans plus de cérémonie.

Personne ne veut rejoindre sa chambre. Tout le monde parle et émet des idées.

« Bien sûr, nous irons au tribunal »   dit Alphonse « …et nous gagnerons, mais ce sera trop tard » dit Mario qui est très attristé et fatigué.

Alors que beaucoup se lamentent de trouver une solution, la voix fluette de Madame Por­celaine se fait entendre :

« Je crois que j’ai une idée. Dans mon pays et dans le monde entier, je suis une espèce dite protégée. Personne ne peut me retirer de mon milieu, ni me manger, ni me faire du mal, et surtout, personne ne peut modifier de quelque manière que ce soit, l’environnement qui me sert de maison. Je le sais parce que cette protection a beaucoup embêté certaines personnes où je vis actuellement. Je dis donc qu’à compter de cette minute, je vis maintenant et pour toujours ici, sur cette plage et même dans cette maison-artichaut s’il le faut. Êtes-vous d’accord pour que je m’asso­cie à vous ? ».

Pendant que Porcelaine parlait, la famille de Quimper s’est approchée du groupe et a, elle aussi, pris la parole :

« Nous aussi, nous sommes protégés. Il ne reste que peu de nos cousins et cousines sur la terre. Nous sommes de sang royal mais en voie d’extinction. Aussi, nous habitons tous un château en ruine au milieu d’un champ près de Quimper. Un jour, un homme acheta le terrain pour construire un garage. Nous nous sommes tournés vers la presse et les associations de sauvegarde pour qu’ils nous protègent. Eh bien ça a marché : le propriétaire n’a pas pu nous faire partir et surtout il n’a pas pu construire sur le terrain. De plus, pour garantir notre survie, le terrain a été racheté par une association qui nous a même réparé et agrandi notre logement. Il faut faire la même chose ici. Nous allons contacter les gens qui nous ont aidés dès maintenant. ».

Toute la nuit, tout ce petit monde s’active pour barricader au mieux la plage de la thalasso.

Une armée d’escargots locaux avertis par tout le remue-ménage, est venue, bavant à qui mieux mieux, pour rendre les chemins tellement glissants qu’aucune machine ne pourra dès la première heure rouler tout droit.

Les escargots de la mer et leurs copains coquillages, aidés par la marée montante, sont venus en grand nombre prêter main-forte. Ils montent avec l’aide des crabes une enceinte de sable autour de la plage. Les étoiles tissent les algues brunes de leurs cinq bras pour con­solider l’ouvrage. Les oiseaux, mécontents de voir leurs arrangements ruinés au cas où la tha­lasso fermerait, aident aussi en formant des montagnes de galets qu’ils pourront utiliser comme des bombes lancées sur les hommes-machines si nécessaire. Tous travaillent jus­qu’au bout de leur force.

Au petit matin, la plage est une place fortifiée. Personne ne peut y entrer et personne ne peut en sortir.

La ZAD de la plage des escargots est née.

La résistance peut commencer. Chacun a trouvé, fabriqué ou construit sa maison avec les matériaux trouvés sur place. Tout le monde s’est uni pour que personne ne soit oublié. L’entente est parfaite, chacun sait ce qu’il doit faire.

Les entrées possibles de la ZAD sont gardées par les gros crabes, assistés par quelques homards bien armés et une unité de couteaux prêts à en découdre. Des dizaines d’oiseaux surveillent les mouvements derrière les barricades et ont déjà dans leur bec le premier galet à lancer. Les enfants ont été mis à l’abri en prévision d’une éventuelle bataille sous des algues très épaisses.

Dans le même temps, répugnant à se salir les antennes, la famille de Quimper a averti son réseau, qui est fort fourni. La presse locale et surtout l’association de défense ont été prévenues et vont arriver dans la matinée sur le site.

Le maire et son conseil essaient de parlementer avec Alphonse et Mario qui sont inflexibles : « Nous ne partirons pas de notre maison ». C’est également le slogan qui est scandé par tous les habitants de la ZAD.

Les hommes-machines ont voulu faire démarrer leurs camions, sans succès. En effet, les escargots bretons ont durant la nuit eu l’idée de venir baver au-dessus des réservoirs d’es­sence. Aucun camion ne peut démarrer.

La presse arrive alors sur les lieux. Caméras et micros se tendent vers Alphonse qui ex­plique ce qui se passe. Porcelaine et Grande Nacre viennent aussi expliquer aux informa­tions du 13 heures qu’elles habitent là et que la protection dont elles disposent ne permet qu’on les en chasse.

Enfin, l’association de sauvegarde des escargots arrive avec son avocate. Elle donne tous les conseils nécessaires et saisit tout de suite le tribunal de la protection des espèces en danger. Puis, le site redevient calme. Nos Zadistes sont fatigués mais fiers de n’avoir pas cédé. Ils font un tour de guet en roulement pour veiller sur leur plage et les oiseaux ne dorment que d’un œil.

L’occupation de la plage va durer plusieurs jours. Tous sont heureux d’être ensemble et aucun des oiseaux, bien qu’ils n’aient pas eu le temps d’aller pêcher, n’a gobé un escargot.

Et un matin, l’association revient voir Alphonse et Mario pour leur annoncer que le préfet a décidé de leur laisser la plage et le terrain avec la maison-artichaut et que la ZAD peut être détruite car personne ne leur fera plus aucun mal.

Tous heureux, les deux compères réunissent tous les zadistes pour leur donner la bonne nouvelle ;

« Nous avons gagné la bataille. Nous vous remercions d’être restés avec nous. La ZAD va être démantelée et vous pourrez rentrer enfin chez vous. Nous allons faire une grande fête ce soir et vous êtes tous conviés. »

Vite la famille Gros-Gris et Mario préparent un buffet digne d’un palace, Madame Hortense et ses escargote-girls répètent le spectacle de fin de cure qu’elles n’avaient pas pu faire et tous les employés décorent les lieux.

Petit à petit, chaque zadiste arrive doucement sur le lieu de la fête. Madame Porcelaine Poire prend la première la parole :

« Chers Alphonse, Justine et Mario, je vous remercie pour cette semaine époustou­flante. Je ne me suis jamais aussi bien amusée et personne ne s’est jamais aussi bien occupé de moi. Aussi, bien que l’eau de mer soit beaucoup plus froide que chez mon ancien chez moi, je décide de rester définitivement ici. Pas à la thalasso, mais sur la plage avec mes amis bretons. La Grande Nacre va rester aussi, je crois qu’elle est tombée sous le charme d’une palourde qui lui a conté fleurette pendant ces quelques jours. La maison construite dans la ZAD me convient parfaitement et mes jours vont couler très doucement avec vous ».

D’un seul coup, tous les curistes se mettent à parler en même temps :

« Moi aussi, je reste. Moi je ne veux pas rentrer en Bourgogne et je veux me construire une maison-artichaut aussi. Moi, je suis venu avec la marée et je veux rester pour aider. Je m’appelle Jules et je cherche un boulot etc. »

Personne ne veut repartir et tous veulent rester sur la plage à l’endroit où leur rêve de justice et de fraternité a pris forme, à l’endroit de la ZAD de la plage des escargots.

Seuls les escargots de Quimper ne sont pas restés. Ils ont une grande famille dans le châ­teau à nourrir mais ils ont promis de revenir très souvent, ils ne sont pas si loin, comme amis et pourquoi pas comme curistes de nouveau.

Cela fait maintenant de nombreuses années que sur ce petit bout de plage du Finistère Nord, les escargots de l’Armor et ceux de l’Argoat vivent en toute amitié, entourés de tous leurs amis, coquillages, crabes et aussi goélands, cormorans et même corbeaux, en faisant prospérer le centre de ThalassoGastéroThérapie le plus en vue du département.

Un poisson sur le mur

Nous l’avons rencontré
Sans vraiment le chercher
Au cours d’un long voyage

Un matin très tôt
Accrochant notre bateau
Sur une ancre à mirage

Sans se faire remarquer
Il restait là, planqué
Entre deux nénuphars

Il bougeait pas du tout
Tout en pointant vers nous
Son sourire goguenard

Quand on l’a aperçu
C’était déjà foutu
Pas moyen d’y couper

Voyant depuis le fond
Ce que nos âmes sont
Il s’était pas trompé

Quand on est repartis
Il était avec nous
À jamais dans nos
souvenirs
En rentrant chez nous
On n’savait pas du tout
Ce qu’on allait en faire

Sans même y penser
Nous avons ramassé
Deux bouts de fil de fer

Sans se faire remarquer
Pour ne pas bousculer
Un si petit auditoire

L’a fait quelque chose d’énorme
Il a juste repris forme
En trois coups de nageoire

Pas besoin d’aquarium
Pour ce petit bonhomme
Qui en avait vu bien d’autres

Un seul clou a suffi
L’est accroché depuis
Au-dessus de notre porte

Et depuis tout ce temps
Il reste avec nous
Pour toujours il nous accompagne


Ce petit poisson clown
Il est là, tout pitchoun
Avec son beau sourire

Il fait pas d’manières
Et il n’a pas trop l’air
De vouloir partir

Mais qu’ça nous plaise ou pas
Un jour quelqu’un finira
Bien par l’décrocher

Forcément, ça s’fera
Car tout n’est ici-bas
Qu’une question de délai

Oui mais en attendant
On va prendre le temps
De bien profiter

De c’que la vie propose
De toutes les petites choses
Qui sont à notre portée

De toute notre vie
On fera mieux c’est sûr
Que des poissons
sur un mur

Les Aventures des vers de terre tout verts au Pays des Vers de Terre multicolores

Au fond d’une vallée prospère, il existe un royaume heureux : celui des vers de terre tout verts. Or, le roi est triste de ne pas pouvoir marier sa fille unique. Elle est magni­fique mais n’aime que lire des livres derrière ses grosses lunettes. À aucun moment, elle ne veut aller à la cour du roi, son père, pour danser avec des princes de son rang.

Le roi, qui sent la vieillesse arriver à grands pas, ne peut se résoudre à laisser son enfant unique seul dans la vie.

Il convoque sa fille un matin de beau soleil et lui dit :

« Ma fille bien aimée, je vais parcourir notre monde pour te trouver un fiancé digne de toi. Il fera le plus merveilleux des princes de ce royaume ».

Sa fille lève à peine ses yeux du gros ouvrage ouvert devant elle :

« Faites donc père ! Trouvez-moi le plus beau et gentil des habitants de votre royaume. Je l’épouserai et le ferai ainsi prince de sang, s’il ne l’est déjà ».

Le roi en doute un peu mais un matin, résigné, il part, seul et incognito sur les chemins de son domaine.

Il ne rencontre que des vers de terre tout verts qui ne font pas l’affaire, trop gros, trop maigres, sans lunettes et pire encore avec des lunettes carrées !

Il décide alors, après de longues semaines de vaines recherches, d’aller visiter les royaumes voisins : les vers de terre rouges lui rient au nez

« Quelle sera donc la couleur des bébés ? » s’esclaffent-ils.

Le pauvre roi ne sait que répondre, et poursuit son chemin. Les vers de terre tout jaunes l’accueillent avec beaucoup de respect, mais il ne reste plus qu’un seul ver de terre libre pour des épousailles et il est très moche !

Le roi s’enfuit loin de cette mocheté et reprend le matin, après une nuit de repos, son dur chemin. Il commence à être très fatigué et démoralisé. Il marche en se parlant à lui-même sans se rendre compte qu’il arrive au royaume des vers de terre noirs, les ennemis ances­traux de son peuple. Ils sont méchants, belliqueux et bien mal foutus. Quand ils sont en colère, leur tête devient rose et rouge.

Quand il arrive sur la place du premier village, il se rend compte de son erreur et ne doit la vie sauve qu’à une sentinelle qui ne porte pas ses lunettes.

Le roi court de toutes ses forces pour se réfugier au cœur de la forêt où il se cache dans les feuillages des arbres tant pour réfléchir que pour échapper aux prédateurs. Il com­mence à se dire que non seulement il ne trouvera pas de prétendant pour sa fille unique, mais qu’il risque aussi de ne jamais pouvoir retourner dans son palais. Il s’endort brus­quement, harassé de fatigue.

Que va-t-il faire à son réveil ?…

Le roi s’éveille au cœur de la forêt. Il a un peu peur mais il est résolu à dépasser la forêt pour aller rendre visite au dernier prince des vers de terre connu : le Prince des vers de terre multicolores. Connu n’est pas vraiment le terme exact car jamais personne n’est jamais arrivé à at­teindre ce royaume. Il est très loin du leur et il faut trouver un moyen de locomotion pour y aller, ce qui n’est pas simple pour un ver de terre, fût-il roi !

Alors qu’il est en pleine réflexion, un oiseau le repère et s’en saisit pour nourrir sa famille. Le roi sait bien que les oiseaux préfèrent la nourriture bien vivante et frétillante. Aussi, quand l’oiseau fond sur lui et le prend dans son bec, il remue vivement pour qu’il ne le lâche pas, puis doucement, il se fait tout mou comme si soudainement il était mort.

L’oiseau se dit alors qu’il le fera bouillir pour la soupe du soir au lieu de le servir en apéritif à ses invités. Le roi des vers de terre tout verts ouvre doucement un œil pour regarder en dessous de lui où il se trouve. Avec bonheur et un peu d’appréhension, il s’aperçoit qu’il traverse la forêt et arrive bientôt au pays des vers de terre multicolores.

L’oiseau commence à descendre vers l’arbre qui lui sert de repère. Alors brutalement, le roi se remet à gigoter comme …un ver de terre ! et surprend tellement l’oiseau que celui-ci le lâche immédiatement.

Bien qu’un peu assommé par sa chute, le roi rampe très vite sous les feuilles qui jonchent le sol près d’un arbre. L’oiseau, furieux, vole près du sol, passe et repasse vite et de plus en plus vite. Mais, il ne voit rien qui ressemble à un ver de terre. Il décide alors de passer son chemin tout en maugréant et en essayant d’imaginer un autre repas pour le soir.

Une fois le danger passé et le volatile envolé, le roi sort doucement de sa cachette. Il se relève, pour se trouver nez à nez, enfin presque, avec un magnifique jeune ver de terre. Il brille de tous feux et il sourit. Son corps, athlétique et délié tout à la fois, est constitué par des anneaux de couleurs différentes.

Il sourit. Il est seul et n’a pas l’air effrayé : « Bonjour. Je vous connais par les marchands qui parcourent nos royaumes. Vous êtes le roi des vers de terre tout verts. Je suis honoré de votre visite et vous prie de me suivre dans mon palais ».

Le roi lui répond avant de le suivre : « Bonjour. Vous devez être le prince des vers de terre multicolores. C’est vous que je cherchais. J’ai fait un long chemin pour vous trouver et vous présenter ma requête. Voulez-vous épouser ma fille unique ? J’ai une photo de ma fille bien aimée. Regardez. »

Le prince regarde avec attention le portrait présenté par le roi. Son cœur se met à battre plus vite et il sait alors que cette jeune fille va être sa compagne. Il invite le roi à le suivre dans son château afin de discuter des modalités de l’union. Il est décidé que le mariage se fera dans le royaume des vers de terre multicolores. Dès l’annonce de cet évènement, tous les sujets du prince viennent pour proposer leur aide.

Les libellules seront utiles pour aider les fiancés à gravir les marches de l’autel en tenant la robe de la mariée. Les guêpes seront les gardiennes des cieux pour éviter que les oi­seaux ne viennent perturber la cérémonie. Les hannetons vont porter les armes pour pro­téger les invités.

Les fourmis sont déjà aux fourneaux. Même les cousins lointains vont venir : crabes et crevettes seront donc de la fête.

Les araignées et vers à soie commencent déjà à tisser la robe de la princesse. Son dia­dème sera fait de gouttes de pluie irisées de soleil. Les valets et servantes époussettent tout le château et des pétales de roses jonchent tous les escaliers.

Le mariage est prévu pour la semaine suivante et les invités commencent à arriver. Ils sont sur leur « trente et un ». Le prince des vers de terre multicolores va chercher lui-même, à la tête de sa garde, sa promise en son royaume.

Tous les préparatifs se font dans une immense joie.

Le soleil brille le matin du mariage. Les invités sont en rang le long du chemin menant à l’arc-en-ciel. La princesse est belle comme une étoile et son futur mari est très ému à son bras.

L’orchestre joue avec entrain et tout le monde est heureux d’être là et mange avec appé­tit le buffet.

Quand soudain …Un énorme bruit vient perturber la cérémonie : Un éclair puis deux obs­curcissent le ciel qui est maintenant très noir. La pluie se met à tomber, à tomber tellement fort que tout le monde se sauve pour ne pas être noyé. Les mariés se retrouvent bientôt seuls. Le château perd peu à peu toutes ses couleurs. Une énorme vague va le submerger et va emporter et tuer les deux nouveaux époux. C’est alors que les libellules, malgré leurs ailes toutes lourdes de pluie, viennent en escadron pour les soulever haut, très haut dans le ciel et les déposer sains et saufs sur la montagne la plus lointaine avant de mourir d’épui­sement.

La montagne est si haute que la neige recouvre tout. Le jeune couple se retrouve ainsi enseveli dans la neige. Vite, en se tortillant, ils arrivent à sortir de leur trou. Regardant tout autour d’eux, ils ne voient que des arbres immenses et une grande étendue toute blanche. Ils se demandent comment ils vont survivre tout seuls. Ils sont désespérés.

Ils entendent alors des bruits. Des petits hommes marchent vers eux. Ils sont tous petits, pas plus grands que nos deux vers de terre ! « Venez vite vous réchauffer dans notre igloo. Vous allez nous raconter pourquoi vous avez atterri de cette manière dans notre royaume. Rentrez vite où vous allez devenir tous bleus comme nos ancêtres. »

Les vers de terre sont surpris et un peu effrayés. Mais ils doivent impérativement se mettre au chaud, faute de quoi ils vont devenir des vers de terre surgelés ! Confortablement ins­tallés au coin du feu, les infortunés aventuriers racontent leur histoire. Leurs hôtes, qui sont des petits hommes des neiges, sont aussi de très bons mécaniciens et ils décident d’aider le prince des vers de terre multicolores à rejoindre son château.

Ils commencent très rapidement à faire des croquis et à construire la maquette d’une fusée qui doit emporter le prince et sa femme vers la vallée.

Le prince est très inquiet car l’eau a tout recouvert et il ne sait pas si ses sujets sont arrivés à se mettre à l’abri. Il ne sait pas comment retourner chez lui, mais il décide de faire con­fiance aux petits hommes des neiges. Le temps est si mauvais que le prince et sa femme ne peuvent pas partir rapidement. Ils doivent attendre que la neige cesse.

Un jour, le chef de petits hommes des neiges leur demande de venir avec lui vers un grand hangar dans lequel ses troupes travaillent depuis des jours et des nuits. Au fond de l’atelier, une superbe fusée attend leur départ :

« Nous avons construit cette fusée pour vous ramener dans la vallée. Dès que le temps le permettra, nous la tirerons tout en haut de la montagne et quand vous serez dedans, nous mettrons le feu au moteur ».

Le soir, avant le départ de ses invités, le chef de petits hommes des neiges donne une grande fête en leur honneur. Tout le monde est un peu triste, car chacun sait qu’ils ne se reverront pas.

Le matin, le ciel est tout bleu. Il est temps de partir. La fusée s’élève dans le ciel avec, à son bord, le prince des vers de terre multicolores et la princesse des vers de terre tout verts qui se tiennent serrés l’un contre l’autre et qui regardent par le hublot les petits hommes des neiges qui deviennent de plus en plus petits…

La fusée commence alors à descendre et touche le sol sans heureusement se casser. En sortant de l’engin, ils s’aperçoivent qu’ils ont atterri au bord d’une rivière. C’est une rivière magnifique, mais très difficile à traverser pour des vers de terre.

Comment vont-ils faire ? Quelle solution vont-ils trouver ?

En s’approchant, ils s’aperçoivent qu’elle est peuplée de crocodiles à l’air sympathique mais affamés. Aucun moyen de traverser en nageant de peur de se faire croquer. Le bord de la rivière abrite de plus des oiseaux très friands de …vers de terre verts ou multicolores. Aucun moyen de traverser sur une barque de peur de se faire gober.

Alors qu’ils se désolent, un homme très bizarre les rejoint :

Il est très vieux avec une moustache énorme. Il a l’air en colère et nerveux :

« Bonjour les asticots. Je suis le capitaine Némo. Que venez-vous faire chez moi sans y avoir été invité ?».

« Eh bien capitaine, nous sommes arrivés du haut de cette montagne, aidés par les petits hommes des neiges. Nous sommes princes en notre royaume et nous aime­rions traverser cette rivière afin d’y retourner aider nos sujets ».
Le vieux marin leur explique qu’il n’a pas toujours été d’eau douce et qu’il est revenu du fond de la mer. Certes, il habite maintenant au bord de la rivière, mais, il construit toujours de drôles de sous-marins qui lui servent à aller pêcher les écrevisses. Le prince lui de­mande alors s’il veut bien les aider car ils attendent un bébé qui doit impérativement naître au château.

Le capitaine n’est pas très aimable, mais, il est ému par leur histoire. Il décide de leur construire un sous-marin adapté pour les aider à passer sains et saufs de l’autre côté de la rivière. Très vite, il assemble un engin dans lequel nos deux héros prennent place.

Ils traversent sans encombre l’eau et arrivent dans un endroit peuplé de cousins lointains : les chenilles noires. C’est une branche de la famille qui n’a jamais été très appréciée des vers de terre multicolores. Ce sont des guerriers très forts avec leurs nombreuses pattes et leur couleur toute noire et rouge qui font peur aux ennemis.

Après une nuit de repos, les chenilles noires mettent le prince au courant des affaires de son royaume : Depuis le jour du mariage et après la fuite des époux, les vers de terre tout noirs ont pris le château et ont transformé les sujets du prince en esclaves. Ils n’ont plus aucune terre et payent des impôts exorbitants.

Ses sujets souffrent énormément, alors, le prince décide de faire la guerre pour reprendre son château. Il doit lever une armée. Ses cousins, les chenilles noires, se proposent pour l’accompagner.

Les plans pour reprendre le château montrent qu’il est indispensable de passer par les anciens souterrains. Or, seules les taupes connaissent le passage vers l’intérieur du châ­teau, mais les taupes se nourrissent exclusivement de vers de terre. Il est donc très dan­gereux de s’approcher d’elles !

Le Prince va devoir négocier leur aide. Après de longues négociations, Les taupes accep­tent de faire partie des troupes du Prince, car, pour récompense, les taupes mangeront tous les vers qu’ils pourront attraper dès l‘instant où ils ne seront ni verts ni multicolores …

Toute cette armée part pour le château du Prince des vers de terre multicolores. Une grande surprise les attend : Le château a pris les couleurs des vers de terre tout noirs. Il est devenu moche et est tombé en ruine. Il faut agir très vite. Le Prince et son armée campent devant le château et se reposent avant de livrer bataille. La bataille fait rage. Les vers de terre se battent avec toutes les armes trouvées : épines de rosiers, branches d’arbres et même avec des gourdins.

Pendant ce temps, les taupes se faufilent vers le soupirail principal. Elles ont des lampes sur le front pour voir dans le noir. Sans bruit, elles rentrent toutes dans le trou et bientôt personne ne les voit plus. Le prince se bat comme un beau diable. Il est entouré des vers de terre tout noirs morts sous ses coups. Mais, l’armée commence à se fatiguer. Les chenilles n’arrivent plus à mar­cher aussi vite qu’au début de la bataille.

Tout le monde se demande qui va gagner…

C’est alors qu’on entend une autre bataille qui se déroule à l’intérieur du château. Les taupes sont arrivées à passer et sont sorties directement dans la cour. Elles mettent en déroute les gardes noirs à grands coups de queue et de dents. Et, soudain, le pont-levis se baisse. Les taupes ont réussi. Des hourras s’élèvent : « Vive notre prince et sa princesse. Longue vie à notre royaume !».

Le soleil redevient brillant et le château retrouve peu à peu ses belles couleurs pour accueillir le bébé du prince des vers de terre multicolores et de sa belle princesse des vers de terre tout verts aux grosses lunettes.

FIN

Pâquerette, la petite vache jalouse

Cela fait quelques semaines qu’en passant devant la cheminée, j’entends Pâquerette, ma vache, qui râle, rouspète, et même rumine toute seule.

Je n’ai, dans un premier temps, pas fait très attention mais comme le mal se prolonge, j’ai, ce matin pris une chaise, me suis assise face à elle et lui ai demandé des explications :

« Bonjour, Pâquerette, tu m’as l’air bien en colère depuis quelques jours. J’ai beau regarder autour de toi, rien ne semble avoir changé : Oscar le macareux est toujours hautain, et tes copains sont encore là. Les deux poules Cocotte et Mignonne, le chien Flair, et tu sembles toujours bien aimer Fulbert, l’oie qui a fait échouer son bateau pour l’hiver et qui n’est jamais repartie. Les marguerites de ton tableau repoussent bien chaque nuit après que tu les aies mangées. Alors, qu’est ce qui te fâche donc tellement ? »

Pâquerette est un peu embêtée, mais elle se plaint enfin :

« Depuis quelque temps, chaque jour, matin, midi et soir, tu invites tout un troupeau de vaches à ta table.

Elles sont bien nombreuses et me passent devant sans même me dire un bonjour. Alors, je suis un peu jalouse, non VRAIMENT jalouse. Qu’est-ce qui t’a pris de les faire venir ?…

…De plus, j’ai bien regardé et bien écouté les conversations, et je sais qu’il y en a des célèbres.

Victoria et David qui parlent avec Ronaldo. Victoria n’a pas un gros appétit et surtout elle prend toujours une mine un peu dégoûtée quand elle voit les autres, attablées avec elle…

Il y a aussi Carla et Nicolas. Tu dates un peu tu sais. Est-ce qu’ils t’ont demandé des sous pour venir ? Cela aurait été plus drôle d’inviter en même temps Brigitte et Emmanuel !

En même temps, tu t’es fait avoir, car il y a de belles disputes dès que tu as le dos tourné entre Tom et Nicole, et surtout entre Brad et Angelina : une goutte de ketchup sur le museau de l’un, voire jusqu’à un petit coup de fourchette sur les pattes de l’autre. Tu devrais un peu faire attention sinon la table va devenir un vrai champ de bataille.

Moi, je surveille surtout Kate et Williams, ce n’est pas tous les jours que je peux approcher même de loin un couple princier.

Et je passe sous silence toutes les pique-assiette : les Natalia, les Belinda, Evita, Adriana et même les Mattews, Matt ou Justin.  Et je ne les nomme pas tous.

Quelle idée as-tu eu d’amener tout ce monde chez nous ? ».

Pâquerette se tait alors soudain, ses yeux emplis de larmes de colère.

Je comprends enfin ce qui rend Pâquerette si ronchonneuse. Aussi, je lui propose de venir avec nous à table afin qu’elle puisse parler avec toutes ses congénères.

« Ha non, certainement pas ! Elles seraient capables de rester pour toujours et surtout, je me connais, je deviendrais leur vache à lait. J’ai une meilleure idée » me propose-t-elle.

« Moi je suis une vache utile, je ramasse et range toutes les pièces orphelines et j’ai ainsi plein d’économies. Alors, je vais aller chez le marchand et avec tous nos sous, j’achèterai une nouvelle toile cirée rien qu’avec des poules. »

« NON, NON, sûrement pas ! Nous ne voulons aucune autre poule ici ! » s’écrient alors Cocotte et Mignonne !

Je me suis donc résolue à mettre la toile cirée et ses vaches dehors.

Nos célèbres invitées ont été vite lassées d’être souvent mouillées par la pluie et surtout picorées chaque jour par les oiseaux du jardin.

Elles se sont alors enfuies vers d’autres tables laissant notre toile cirée toute pleine de trous.

 

 


 

Vous pouvez lire une version BD de cette histoire cliquant sur l’image ci-dessous…

 

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