
Je m’appelle Cornelius et je suis le majordome de la maison. Je veille sur tous les membres de la famille et me soucie de tous.
Avant d’être engagé par cette famille, j’ai eu une vie très fatigante. J’ai été portier pendant plus de 50 ans à garder plein de portes différentes. Enfin garder est un raccourci, car je les ai plutôt aidées à rester ouvertes malgré les courants d’air. Drôle de métier vous allez me dire ! c’est avant de savoir que tout petit j’ai avalé un engrenage qui de temps en temps se remet à marcher. Je l’ai toujours et depuis ce jour maudit où je l’ai avalé, il me fait le cul lourd ce qui est très pratique pour bloquer avec efficacité les portes ouvertes.
J’ai passé ma vie à être déposé à l’orée des demeures, à prendre des coups de pied perdus, à subir les rhumes, grippes et tous les virus que les portes ouvertes laissaient entrer. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai pris les portes dans le nez.
La dernière maison dans laquelle j’ai servi m’a trouvé un peu trop vieux, trop mal habillé et surtout inutile car les portes avaient été changées et s’ouvraient et se fermaient maintenant de manière électronique. Je crois même avoir compris qu’elles étaient en mesure de gérer, toutes seules, les sautes du vent.
J’ai été, un temps, remisé au grenier avec les souris et les araignées jusqu’au moment où on a décidé de me transporter un matin à l’aube sur le stand d’une brocante de quartier. J’en ai vu des passants détournant le regard de mon manteau troué. J’ai cru que j’allais finir dans une poubelle avec toutes les mochetés n’ayant pas trouvé acquéreur quand un homme m’a doucement soulevé, m’a regardé en face et m’a dit à l’oreille : « Je connais une personne qui va t’adopter et te faire la vie belle. Je t’emporte avec moi ; » et il m’a offert à son amoureuse. Quand elle m’a pris au creux de son bras, je lui ai murmuré : « S’il te plaît, je suis trop vieux maintenant. Je ne veux pas garder ta porte, ni salir mes habits par terre par tous les temps ». En riant elle m’a dit : « N’aie aucune crainte, Cornelius, dans cette maison, il n’y a pas de porte et le vent est le bienvenu quand il vient nous chatouiller la peau. Tu seras majordome car notre petite famille est très facétieuse et a besoin de quelqu’un de sérieux pour veiller sur elle ».

C’est ainsi que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui, toujours sérieux et très heureux avec ma compagne si douce. Chaque soir, au moment d’aller nous coucher, je mets en marche mon engrenage et son doux grincement nous ouvre la porte des rêves.
